Society

Famille – Sahar Amarir: “Je suis reconnaissante que ma famille m’ai inculqué l’importance de l’apprentissage de la langue maternelle.”

Sahar Amarir, jeune franco-marocaine d’origine Amazigh, activiste et militante pour les droits des jeunes et des femmes n’hésites pas à exprimer sa fierté et reconnaissance que ses parents lui aient inculqué l’importance de la connaissance de la langue maternelle  permettant de garder un lien de rapprochement émotionnel et culturel avec sa famille au Maroc. Pour elle le Maroc a connu un progrès juridique signifiant, garantissant les droits des femmes au sein de la famille et au travail, mais aussi social caractérisé par un changement de comportement de la population. L’ émancipation de la femme pour elle ne peut se réaliser sans l’engagement des hommes.

 Interview par Karima Rhanem

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Sahar Amarir(droite) au Minsitère des Affaires Etrangères Allemmande – Berlin avec le mouvement Yala Young Leaders pour la paix dans le Moyen Orient. Ph. Darnnel Summer

 

 1- Comment avez-vous vécu votre enfance en tant qu’’immigré en terme d’integration, et comment été l’apprentissage de votre langue maternelle l’Amazigh ainsi que l’arabe?

Sahar Amarir (SA): Malgré le fait que je sois née en France – donc que je ne sois techniquement pas une immigrée- j’ai été traitée comme une immigrée toute ma vie. Cependant je m’en rendais pas vraiment compte lorsque j’étais plus jeune, c’est uniquement en grandissant que la différence s’est faite à mes yeux, en me rendant compte de certains comportements à mon égard. Et la langue a joué un rôle primordiale dans ce processus. Je ne me sentais pas totalement acceptée au sein de la société française et linguistiquement parlant, c’est la seule à laquelle j’appartenais entièrement. J’ai toujours parlé arabe et chelha, mais je ne comprenais plus que je ne parlais au début. A l’inverse, je me sentais acceptée par la société marocaine malgré le fait que je ne vives pas là bas et la distance géographique. J’ai donc décidé d’améliorer mon arabe (darija) en espérant que le niveau linguistique suive mon sentiment personnel vis-à-vis de mon identité et qu’il lui fasse honneur en quelque sorte.

2- Est ce que les parents ont joué un rôle dans votre maîtrise de la langue marocaine et l’amazigh?

SA: Oui, parfois même à certaines périodes en refusant de me parler en français pour m’obliger à améliorer mon oral. Sur le moment, on ne comprend pas vraiment leur motivation, mais maintenant je suis reconnaissante qu’ils m’aient poussé à maîtriser toutes les langues auxquelles je suis identitairement rattachée. Aujourd’hui encore, ils se plaignent – et moi aussi d’ailleurs- du fait que mon berbère soit toujours assez approximatif et que je fasses toujours quelques erreurs bêtes en arabe, mais je penses qu’ils sont soulagés lorsqu’ils voient les autres marocains qui vivent en France qui ne savent pas parler du tout et qui se prive donc du moyen de communication principale avec leurs compatriotes marocains: la langue. C’est la même chose avec le berbère, je leur rappelle souvent que malgré le fait que je ne le maîtrise pas aussi bien qu’eux, c’est déjà un exploit en soi de maîtriser les bases alors que j’ai vécu en France toute ma vie et que des marocains qui ont vécu au Maroc toute leur vie et qui ont des parents berbères ne savent pas parler un seul mot. Je suis reconnaissante qu’ils m’aient inculqué l’importance de la connaissance de la langue.

3- Vous passez deux mois chaque année au Maroc, comment vivez ce lien avec votre ville natale, et votre grande famille qui vit au bled ?

SA: Pour moi c’est un lien essentiel. Ces deux mois me permettent de préserver le lien familial avec mes proches vivant au Maroc. La famille est quelque chose de très important pour moi, donc ça a toujours été primordial de pouvoir partir les revoir chaque année. ça n’a pas toujours été facile, de voir la majorité des personnes qui vous entourent avoir leur famille autour d’eux et d’être loin de ce qu’on considère comme une des choses les plus importantes pour nous. C’est une déchirure mais aussi quelque chose d’enrichissant, on réalise la valeur du lien familial, ça nous force à renforcer cette attache. Cela pousse aussi à une réflexion personnelle sur nos attaches en tant qu’être humain à certaines valeurs et à certains endroits. Mais ça ne devient jamais une routine, car on ne s’y habitue jamais, on essaye juste de vivre avec.

3- Est ce que vous pouvez nous décrire la différence entre la notion de famille que vous vivez ou fréquentez en france et celle du Bled ?

SA: Je ne penses pas qu’il y ait une différence dans la notion de famille même, mais plutôt dans la manière d’appréhender la notion de lien familial et l’expérience qu’on en a. On se sent forcément plus complet avec sa famille autour qu’en étant éloigné. Dans ce sens, cela forge une certaine impression selon laquelle la notion de famille est beaucoup plus importante lorsque l’on est au Maroc qu’en France, puisque notre famille vit dans un endroit et pas dans l’autre. Pour cette raison, on peut facilement avoir l’impression d’accorder beaucoup plus d’importance à la famille que les autres, sur un plan émotionnel mais aussi culturel.

4- Vote mère est une femme au foyer. Que pensez vous de la femme qui a une vie professionnelle et en même temps des obligations envers son foyer. Est ce une tache difficile en Europe ?

SA: Ma mère est une femme au foyer, par conséquent elle ne fait pas face aux problèmes que connaissent les mères actives. Pour moi il me semble évident qu’une femme doit pouvoir mener la vie qu’elle veut et pouvoir s’épanouir en faisant le choix de la vie qu’elle souhaite. Certaines préfèrent rester mère au foyer, d’autres dédier leur vie à leur carrière professionnelle. Je respectes tous ces choix tant qu’ils sont fait de manière indépendante. Celles qui choisissent de faire les deux sont à mon avis d’un courage et d’une ténacité qui force le respect et cela pour plusieurs raisons: elles ne veulent pas abandonner leur désir de mener de front ces deux vies pour correspondre à une sorte de standard qui ferait que l’on pourrait être soit l’un, soit l’autre, mais pas les deux.

5- Mais cela est d’autant plus difficile que la pression sociale qui pèsent sur ces femmes est très lourde

SA: Oui, elles font face à plus d’obstacle que les hommes au point de vue professionnelle et doivent donc se battre et fournir plus d’effort pour être au même niveau et pouvoir s’épanouir professionnellement. D’autre part, il y aura toujours au sein de la société certaines personnes qui les jugeront de manière assez dure ou qui seront très critiques quant à la manière dont ces femmes mènent leur vie de mère: les accusations de “mauvaise mère” pèseront toujours et sont toujours d’actualité. Être une “bonne mère” est une pression énorme de la société qui pèsent sur toutes les femmes, mais encore plus sur celles qui décident de mener cette sorte de double vie. Par ailleurs, ce phénomène existe dans toutes les sociétés, que ce soit celle française ou marocaine. Bien évidemment l’intensité ou l’approche peut varier selon le sujet précis ainsi que la société concernée, mais le fond du problème est bien là dans les deux cas.

6- Effectivement, récemment, la présence de la député Européenne au Parlement avec son bébé a fait les unes de plusieurs journaux, qu’en pensez vous?

SA: Ah, la fameuse députée européenne qui vote à main levée avec son bébé sur les genoux… je n’ai jamais vraiment compris tout le bruit qu’on a fait autour de cette figure. Il me semble que beaucoup de personnes ont fait preuve d’un enthousiasme naïf face à cette image. L’idée que les gens en ont tiré est la suivante: cette femme veut combiner son statut de mère ainsi que sa carrière de parlementaire européenne, et pour être une mère épanouie et une parlementaire accomplie à la fois, elle emmène son enfant avec elle au parlement. C’est très réducteur comme vision et à vrai dire, décrire cette vision comme naïve est un euphémisme. Combien de couple laissent-ils leurs enfants à leur famille ou bien à une baby-sitter pour pouvoir sortir sans que ceux-ci les embarrassent en public? Et ce ne sont que des sorties concernant leur vie privée… il est évident que ces personnes voudraient encore moins être embarrassées dans leur vie professionnelle…

Pour moi cette photo, bien qu’adorable à première vue, montre le manque d’infrastructures mise à disposition des mères actives ce qui crée des obstacles majeurs dans leur vie professionnelle. On ne peut pas travailler dans des conditions optimales en emmenant son enfant avec soi au travail, peut-être que cette femme y arrivait en allant seulement voter au parlement, mais dans la plupart des professions c’est impossible.

7- Que voulez vous dire par infrastructure, vous parlez des crèches par exemples?

SA: Oui, effectivement, je citerais par exemple le modèle scandinave est à cet égard exemplaire: il faut plus de crèches mis à dispositions des mères, plus d’aides mise en place pour leur permettre de pouvoir travailler sans être inquiéter par le fait de devoir trouver où et à qui laisser son enfant. Non seulement cela leur permettra de pleinement se consacrer à leur carrière si elles le souhaitent, mais cela permettra aussi à celle qui ne s’y consacrait pas à cause d’obstacles techniques de ce genre de pouvoir le faire. Donner les moyens à ces femmes de mener à bien leurs desseins, c’est un vrai tremplin pour l’autonomisation des femmes et le progrès social.

8- Comment voyez vous l’émancipation de la femme Marocaine ces dernières années ?

SA: Il y a un progrès indéniable en ce qui concerne le sujet, et c’est d’ailleurs assez impressionnant qu’il se fasse avec autant de régularité et de constance. Mais je penses que ce progrès est double, et l’on cite souvent le côté juridique de la chose – donc la mudawana et code de la nationalité– Plusieurs de mes amis mariés avec des étrangers ici en France ont pu transferré leur nationalité marocaines à leurs enfants.  Je penses aussi que le côté social est important, puisque selon moi il y a aussi eu un progrès au sein de la population. Ces lois et normes ne sont pas seulement le fait des gouvernants, elles sont également le fait des gouvernés: la raison pour laquelle elles ont été adoptées, acceptée par la société et que par la suite celle-ci a tenté de les appliquer avec le plus de rigueur possible est justement que le progrès s’est fait sur plusieurs niveaux.

9- Evidemment cela nécessité aussi un changement de comportement… est ce que vous sentez un changement au quotidien?

SA: Oui, je le vois d’ailleurs au niveau du mariage au bled. Avant la Mudawana, les filles se mariaient à l’age de 9 à 15. Maintenant, grâce aux séances de sensibilisation des associations locales, la population a pris conscience de l’age légale du mariage qui est 18 ans ainsi que d’autres prérogatives de la Mudawana. Et je penses qu’il y a un changement important au niveaux des mentalités des ménages au niveau rurale. Je suis contente de voir que les filles reprennent leur scolarisation au lieu de se marier à un plus jeune age. Comme j’ai dit auparavant, ces normes ont donc d’abord été sociales avant d’être juridico-politiques, cela prouve une vrai cohérence de l’avancée faite dans ce domaine. Cela aussi garantie une effectivité concrète du progrès anticipé par la loi et montre que le regard de la société a lui aussi évolué et permis cette émancipation.

10- Est ce une histoire dont vous êtes fière?

 SA: Certainement je suis fière et par ailleurs ça me tient beaucoup à coeur étant donné mes engagements féministes. Ces progrès honore le Maroc et l’ensemble des marocains à travers le monde et par ailleurs, le fait d’être leader en matière de droit de la femme en Afrique du nord au côté de la Tunisie nous donne une certaine visibilité au niveau international. Nous devons persévérer et pousser la société civile marocaine à s’engager de manière plus approfondie dans cette voie, il faut montrer que l’émancipation de la femme ne concerne pas que les femmes, elle concerne toute la société et aussi, mais je dirais surtout les hommes.

Je suis convaincue qu’un réel progrès féministe ne peut pas se faire sans des hommes engagés pour les droits de la femme, cela voudra dire que chacun est prêt à se battre pour les droits de ses compatriotes, c’est la preuve d’une empathie sociale très saine et propice au progrès. Il y a, je penses, encore énormément de changements qui doivent se faire, mais je penses que le Maroc est indubitablement sur la bonne voie. Il faut continuer à insister sur le fait qu’une société qui méconnaît l’équité sociale et qui ne permet pas l’émancipation de la femme est une société qui par essence ne peut pas être saine et qui est voué, purement et simplement, à l’échec à tous les niveaux, qu’il soit politique, économique ou social.

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